Clara Goldschmidt naît à Paris en 1897, en pleine affaire Dreyfus, dans une famille juive originaire d'Allemagne. Son père, Otto Goldschmidt, est négociant en cuir. Il a bâti une importante fortune en ouvrant des comptoirs en Indochine, en Russie et en Amérique. La mère de Clara, Grete Heynemann, et son père deviennent français en 1905. Ils continuent cependant à engager des gouvernantes allemandes pour Clara, son frère aîné André, et son jeune frère, Georges. En 1920, Clara Goldschmidt débute dans le journalisme. Elle écrit pour Action, une revue d'art et de philosophie contestataire à laquelle s'intéresse également André Malraux, brillant bibliophile désargenté de dix-neuf ans. Clara en a vingt-quatre, et malgré la réprobation de leurs parents respectifs, ils se marient civilement en 1921. Pendant plus de dix ans, elle finance les expéditions de son mari. Elle l'accompagne en Orient à la recherche d'uvres d'art qu'il n'hésite pas parfois à dérober, et qui lui valent d'être emprisonné. En 1933, bien que le couple se déchire depuis plusieurs années, ils ont une fille, Florence. Cette année là, André Malraux obtient le prix Goncourt pour la Condition humaine, et Clara effectue son premier voyage en Palestine. De 1936 à 1939, ils se rendent régulièrement en Espagne pour soutenir les militants antifascistes. Face à la montée du nazisme, elle s'engage davantage auprès des comités de réfugiés. Séparée de son mari pendant la guerre, elle se déclare comme juive après la loi du 2 juin 1941 prescrivant le recensement des juifs. Mais elle quitte Paris et se réfugie dans le Lot avec sa fille qu'elle fait baptiser. Préférant être persécutée pour un acte de résistance que pour un état racial, elle décide de rejoindre la Résistance. Après la guerre, en 1945, elle publie son premier roman, Portrait de Griseldis.
En 1947, après son divorce d'avec André Malraux, elle épouse, à cinquante ans, Jean Duvignaud de vingt-cinq ans son cadet. Avec l'accord d'André Malraux, elle conserve son patronyme pour écrire. Elle s'attelle à un travail de mémoires de longue haleine, Le bruit de nos pas, dont elle fait paraître six volumes entre 1963 et 1979. Elle y règle ses compte avec André Malraux, devenu entre temps Ministre de la culture, et y affirme sa personnalité combative et indépendante.
Clara Malraux, qui avait appris avec beaucoup de joie la naissance de l'État d'Israël en 1948, s'y rend souvent en reportage pour la revue Femina. Elle tire de ces visites un ouvrage, La Civilisation du kibboutz, dans lequel elle exalte les réalisations des pionniers. Après la Guerre des Six jours, son engagement se fait plus actif. En 1968, elle devient directrice de la revue Eléments, l'organe du Comité international de la gauche pour une paix négociée au Moyen Orient fondé par Marek Halter.
Lorsqu'André Malraux meurt en 1976, il la couche sur son testament, lui assurant une fin de vie plus confortable. Elle peut alors se consacrer à la biographie d'une autre femme juive, l'allemande Rahel Varnhagen qui, à la fin du XVIIIe siècle, tint un des salons les plus brillants de Berlin. Clara Malraux avait déjà contribué à faire connaître une uvre féministe majeure en traduisant, en 1951, Une chambre à soi de Virgina Woolf.
En mars 1981, Clara Malraux fait un dernier voyage en Israël. L'année suivante, elle enregistre encore des entretiens avec Christian de Bartillat quelques mois avant de mourir. Le 15 décembre 1982, elle s'éteint sans souffrances chez des amis chez qui elle était allée se reposer quelques jours en Normandie. Elle allait sur ses quatre-vingt cinq ans.
Clara Malraux avait trouvé un miroir en Rahel Varnhagen, intellectuelle juive qui, comme elle-même, avait connu des déboires amoureux et plaidé pour l'égalité des femmes. Si Rahel, ma grande sur est une biographie partisane, elle reste un bel hommage à une pionnière de la difficile entrée des femmes juives dans la modernité :
Ça y est, je suis enfin débarrassée
de mon moi, sous sa forme sa plus directe, les mémoires sont
achevées, je vais pouvoir m'occuper d'autre chose, d'un autre
quelqu'un plutôt. Rahel, avant que je ne meure, me permettras-tu
cette ''penchée'' vers un autrui qui, pour moi, n'est pas un
étranger et dont j'ai tant besoin ? C'est que je t'imagine un
peu comme une grande sur, plus désarmée que moi
par ton époque mais mieux armée par la qualité
de ton intelligence, par ton intensité, par ta liberté
d'expression.
Et puis, il n'y a pas que toi que j'imagine, à tort ou à
raison, proche de moi, il y a aussi ton siècle qui me semble
frère du nôtre, tiraillé comme le nôtre entre
le rationalisme et le mysticisme, incertain du sens de ses gestes, hésitant,
après des années de certitudes diverses, quant au sens
même de sa présence, découvrant la multiplicité
terrestre. Oui, ton époque préfigurait la nôtre,
en était un peu une ébauche : tout peut naître de
nos engagements, le meilleur et même la catastrophe qui mettra
fin au ''numéro'' terrestre. Sur un autre plan, non seulement
le rapport du maître et de l'esclave - que Hegel précisait
alors - de nos jours comme des tiens, a été remis en question
mais aussi le rapport des nations entre elles, de l'homme avec la femme,
des parents et des enfants, de nous, créatures humaines, et de
la création. Tout cela tu l'as connu comme je l'ai connu, et
aussi cette condition juive que tu as rejetée sous la forme où
on voulait te l'imposer, pour l'assumer quand elle cessa d'être
une barrière entre la culture ambiante et toi. Pour moi, je l'ai
connue sous une forme plus dure qui, permettant le combat, était
moins humiliante.
Clara Malraux, Rahel, 1980, pp. 9-10.
Michèle Bitton, sociologue, 94, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.